[ Aléa et illustré ]

( une anagramme de « Ailleurs La Tête  » )

Une anagramme de ailleurs la tête

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En se couvrant de terre

mardi 5 décembre 2023, 21762e jour de mer, par Jean-Christophe Sekinger

Après avoir assisté à l’incroyable naissance de notre premier enfant, dans une maternité de banlieue, j’ai participé, trois ans plus tard, à celle du second dans notre maisonnette d’alors, entourée d’un jardin.

Je tiens à dire d’abord qu’à ma grande surprise, je n’ai à peu près rien vécu de chaque « grossesse ». Je renonce d’ailleurs à cette grossièreté ordinaire et nomme ce moment : le-puissant-assemblage qui, sur le modèle de l’attrape-rêve et du filet à brouillard, modèle et sculpte un réceptacle pour l’âme, en organise la vivacité et la vigueur de l’apparition.

Première naissance : monitoring, anesthésie locale, étriers, spatules obstétricales ; le bébé fut comme tiré du sol par le médecin, qui, d’abord penché entre les jambes de la mère avec sa grande pince métallique, s’est ensuite redressé avec ce petit être.

Ce surgissement d’un être, son irruption, fut une modification de l’espace-temps qui, loin d’être comble, comme je le croyais, opaque et rigide, s’est révélé être infiniment extensible et lumineusement multiplié.

Le premier regard de cet ange, vers sa mère puis vers moi, fut aussi sensible, immense et insaisissable que du ciel bleu, et aussi puissant qu’une explosion volcanique.

Deuxième naissance : « perdre les eaux », s’accroupir. Réflexes archaïques. Le bébé a tourné dans mes mains, chaud et doux : il est descendu dans cette nacelle de paille.

Par sa matérialisation, ce bébé a, lui-aussi, crée sa propre durée et son propre lieu : son emplacement dans l’univers.

Pendant une heure ou deux, cette seconde naissance ne fut pas médicalisée… même si elle le fut ensuite, comme si la médecine professionnelle voulait se réapproprier le pouvoir dont notre innocence l’avait privée, et dont elle avait pourtant l’habitude aveugle et admise de priver les parturientes. Pompiers et personnel médical avaient envahi la petite maison.

Pour avoir, quelques mois avant l’arrivée sur Terre de ce second enfant, parcouru un manuel d’obstétrique, j’étais bien le plus médicalement qualifié de nous quatre (la mère, l’aînée, celui-qui-allait-naître et moi) — mais c’était loin, bien loin derrière la mère qui, bien qu’elle eut oublié pour un temps son propre pouvoir, a présidé comme un ciel à cet impensable et brûlant prodige : les bébés, en naissant, ne montent pas du sol mais, en se couvrant de terre, descendent des étoiles.